Ce n’est peut-être pas tant un voyage dans l’espace que nous ont offert
la compagnie française de danse baroque l’Éventail et l’ensemble de musique
Les Idées heureuses, vendredi et samedi dernier, mais bien plutôt un voyage dans le temps.
Véritable machine à remonter les siècles que cette soirée réunissant sur une même scène
sept danseurs et neuf musiciens pour un spectacle dont les pièces musicales et
chorégraphiques, toutes baroques bien-sûr, nous ont fait voyager dans la France à l’Angleterre
et de l’Allemagne à l’Italie.
Plus qu’une simple suite de partitions dansées, Voyage en Europe
se déployait dans une véritable mise en scène où les personnages, prince, princesse,
duc, duchesse, chevalier, amoureux, compagnons, polichinelle, etc., se sont succédés
dans des évolutions chorégraphiques on ne peut plus exquises ; notamment
dans le jeu des ornementations et des déplacements dans l’espace.
Dans des décors mélangeant simplicité et somptuosité - un portique, tel un cadre
de scène, à l’intérieur duquel des toiles représentant chacun des pays visités étaient
installées -, chacune des étapes du voyage s’élaborait autour d’un trait caractéristique
du pays ; le maniérisme en France, la tragédie en Angleterre, le romantisme
en Allemagne, la séduction et l’amour en Italie.
Jamais on avait vu à Montréal un spectacle de danse baroque de cette teneur.
Outre la beauté des costumes, l’originalité des morceaux chorégraphiques
imaginés par Marie-Geneviève Massé, qu’on aurait dit tout droit sortis
du XVIIe et XVIIIe siècles, on retiendra ici la qualité
exceptionnelle des interprètes.
Sept danseurs tous virtuoses dans cet art d’une complexité insoupçonnée,
n’ont cessé de nous impressionner et de nous charmer par le dynamisme
et la fluidité de leur danse, tout comme la précision incroyable
de leurs gestes.
Pas de faille dans les passages les plus difficiles et surtout,
une impressionnante finesse d'exécution dans les jeux infinis de pieds,
comme dans les plus petits mouvements de bras, de mains et même de doigts.
Accompagnée d’une suite de pièces musicales envoûtantes, dont le très beau
Concerto en ré mineur pour violon, luth et basse continue
de Vivaldi - un concerto où la violoniste Nicole Trotier a brillé par
la sensibilité de son interprétation - la danse semblait semblait ne
faire qu’une avec la musique.
Une harmonie complète, fine comme de la dentelle, émanait de ce mariage
entre éléments musicaux et chorégraphiques, entre les danseur de l’Éventail
et les musiciens, superbes, de l’ensemble Les Idées Heureuses.
C’est d’ailleurs dans cette rencontre parfaite que l’on a retrouvé la véritable
identité et la magie du baroque, dont le but premier était la fusion
entre les différentes formes d’art entre elles.
Une soirée particulièrement réussie, sous le signe de la distinction
et de l’élégance.
La musique et la danse baroque célèbrent leurs noces
à Sablé-sur-Sarthe
Une convention « musique et danse anciennes », première du genre, vient d’être signée entre l’Etat
et l’association Entracte, organisatrice du Festival de la ville sarthoise.
Un signe de plus de l'attirance exercée par cette période sur un vaste public
La signature, le 23 août, d’une convention entre l’Etat, via la direction régionale
des affaires culturelles (DRAC) des Pays de la Loire, et l’association Entracte, chargée d’organiser
le Festival de Sablé-sur-Sarthe et une saison d’hiver au Centre culturel municipal Joël-Le-Theule,
est une première dans le domaine chorégraphique.
Les scènes nationales et scènes conventionnées dévolues à la danse contemporaine existent déjà, mais rien n’avait été
encore structuré de la sorte en faveur de la danse ancienne.
Signée notamment par le directeur régional des affaires culturelles, Michel Clément, et le maire de Sablé-sur-Sarthe,
François Fillon, cette convention « musique et danse anciennes » définit la mission de la façon suivante :
« Un travail particulier sera réalisé autour des œuvres pour la scène, dans le prolongement des recherches effectuées
à Sablé au fil des années autour de la relation musique-danse intégrant le chant, la gestuelle baroque
et l’art déclamatoire. »
Cette décision est heureuse : cela fait plus de vingt-cinq ans que les premiers festivals de musique ancienne ont
commencé d’imposer, en France, une musique qui s’est aujourd’hui presque intégrée à cette galaxie qu’on nomme
« grand répertoire ». La musique baroque, en particulier, attire un très vaste public, non seulement pendant
les festivals estivaux mais aussi pendant l’hiver, au sein des grandes institutions, comme le Théâtre des Champs-Elysées,
à Paris, dont la saison 2000-2001 est dominée par l’opéra baroque.
Cette situation est bien différente de celle connue au milieu des années 70, quand des cénacles spécialisés,
bientôt traités de « baroqueux », considéraient cette pratique comme une avant-garde équivalente, en propos
et en audience, à celle de la musique contemporaine. (...)
A Sablé-sur-Sarthe, Jean-Bernard Meunier, directeur de l’association Entracte, continue, lui, de se concentrer sur
la musique plus strictement baroque, mais assure ne pas le faire par conformisme : « Je crois toujours à la capacité
qu’ont les musiciens jouant ce répertoire à revoir leur copie et à évoluer quant à leurs positions esthétiques ou
théoriques. Il est arrivé, à Sablé, que des artistes avouent s’être trompés de piste et remettent à plat leur conception
d’une œuvre ou d'un compositeur. » (...)
« Nous avions plutôt l’intention, avoue Meunier, de nous attacher à une formation instrumentale baroque, par exemple,
l’ensemble de Hugo Reyne. Mais A Sei Voci avait déjà de nombreux contacts avec des institutions publiques locales et
régionales, et il nous a paru intéressant de travailler avec eux, et je ne le regrette pas. »
Ce qui entre davantage dans le « cœur de cible » des activités de Sablé-sur-Sarthe : la danse ancienne.
Depuis vingt ans, ce centre est le seul à avoir structurellement associé, chaque été, les recherches dans les domaines
de la danse et de la musique baroques, en permettant à des représentants des deux disciplines de confronter leurs savoirs
et leurs expériences. Et l’on sait que le contact qu’ont pu avoir des musiciens comme Antoine Geoffroy-Dechaume ou
William Christie avec Francine Lancelot, chef de file français de la danse ancienne en France, a profondément modifié
leur connaissance de la musique de ballet en leur indiquant de nouveaux tempos, de nouveaux appuis. « En vingt ans, nous sommes devenus un lieu de croisement fréquenté par beaucoup, rappelle Meunier.
Aujourd’hui notre ambition est d’être non seulement un centre d’information, d'orientation et de formation et
d’assurer des créations dans le domaine de la danse baroque. »
Pour ce faire, Jean-Bernard Meunier s’est associé à l’une des principales représentantes du mouvement chorégraphique
baroque, Marie-Geneviève Massé, et à sa compagnie L’Eventail, dont l’excellence du travail aura pu être constatée,
dans un spectacle à l’Opéra de Versailles (Le Monde du 4 juin 1999).
C’est peut-être parce qu'elle a perdu cette force de subversion que la musique dite « baroque »
a fini par convaicre certains festivals
Le directeur de l’association sarthoise est heureux de ce soutien nouveau, né de la convention.
Il n’est pourtant que de 375 000 francs (57 170 euros) annuels de la part de la DRAC (dont 15 000 francs, 2 290 euros,
dévolus à une autre manifestation, Rockyssimômes).
Soit à peu près la moitié de ce que coûte un concert d’un orchestre symphonique de prestige...
« Nous nous sentons encouragés, et c’est ce qui compte. Mais cela vient opportunément compléter l’aide majoritaire
de la ville de Sablé (plus de la moitié du budget total) et celles du conseil général de la Sarthe,
du conseil régional des Pays de la Loire et de nos recettes propres de billetterie.
Mais, quand on sait que le prix d’un costume de danse baroque est d'environ 10 000 francs, vous aurez compris que,
même en surveillant les coûts, la production de spectacles revient cher... »
Après une brusque flamblée d’intérêt au tournant des années 80, en partie due au rôle prédominant
et novateur de la compagnie Ris et Danceries, de Francine Lancelot et François Raffinot, la danse baroque a cessé de faire
parler d’elle. Pourquoi ? Serait-elle devenue ennuyeuse ? Se cantonnerait-elle dans la reconstitution historique, pas à pas,
oubliant qu’elle avait de joyeusement iconoclaste, il y a quinze ans, dans se tourner vers la danse contemporaine ?
« Quand on crée, on crée, affirme Marie-Geneviève Massé, une ex-danseuse de Ris et Danceries,
fondatrice en 1985 de la compagnie L’Eventail.
J’invente alors, riche de toutes les connaissances de l'époque baroque. La reconstitution des partitions chorégraphiques,
je la réserve aux ateliers, qui ont pour but de découvrir et de partager un patrimoine qu’il ne me viendrait pas à
l’idée de remplacer par une de mes créations.
La vérité historique est la nourriture et le support qui permettre de créer. »
Le travail de la chorégraphe lui vaut d’être accueillie pour trois ans en résidence de création à Sablé.
Marie-Geneviève Massé sera attachée au Centre culturel Joël-le-Theul, et deux studios spacieux seront mis à sa disposition.
Autre attrait de cette résidence : l’augmentation importante des subventions.
Bénéficiant d’une convention quadripartite (ville, département, région, Etat),
elle devrait s’élever à 900 000 F (137 000 euros).
« J’ai été impressionée par la force que cette musique apportait à mon corps,
par cette harmonie incomparable »
« Je déménage à Sablé et j’y installe l'administration de la compagnie, explique-t-elle.
Mais la résidence dont je jouis actuellement à Courbevoie continuera jusqu’en 2001, afin que mes danseurs
aient le temps de s’organiser.
A Sablé, je veux développer un centre de formation chorégraphique pour professionnels qui toucherait aussi bien
les danseurs que les chanteurs ou les comédiens concernés par le mouvement baroque.
J’aimerais que cet enseignement évolue vers une académie. Parallèlement, je souhaite enseigner aux enfants
qui s’intéressent soit à l’acrobatie, soit à l’escrime, deux disciplines en relation directe avec l’époque.
Dans les ballets de cour, on note souvent la présence d’enfant acrobates.
D’une part la danse était réservée aux courtisans, gens d’armes, pratiquant l'escrime ; je vois des des similitudes
de positions entre l’escrime et la danse, notamment dans les oppositions de bras.
Louis XIV l’a écrit, mais aussi d’autres, il y a une relation d’évidence entre la danse et la dextérité
du métier de guerrier. »
La danse baroque n’est-elle cependant qu'un genre ancien n’ayant que peu de rapport avec notre monde actuel ?
« Ce qui est actuel, parce que intemporel, c'est l’émotion.
Ecoutez la Sonate pour deux violons de Rosenmüller, les concertos de Vivaldi, c’est bouleversant.
Quand j’ai découvert la danse baroque, j’ai été impressionnée par la force que cette musique apportait à mon corps,
par cette harmonie incomparable.
La danse baroque, dans la manière dont elle est codée, fait origine, d’où sa force, sa résistance à survivre
jusqu’à aujourd'hui. Je passe mon temps à essayer de partager cette émotion. » (...)
Pour l’ouverture du Festival de Sablé, Marie-Geneviève Massé signait le 23 août une création d’esprit nomade,
intitulée Voyage en Europe.
Périple musical et chorégraphique conduisant en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne et, pour finir,
en Italie, entre croisant des partitions de Campra, Purcell, Rosenmüller et Vivaldi.
Cette pièce tout en mouvements sera reprise dès octobre au Théâtre Montansier de Versailles.
La chorégraphe pense déjà à sa future œuvre, sur le Don Juan de Gluck :
« Un ballet d’action chorégraphié par Gasparo Angiolini, un rival des idées du fameux Noverre
qui n’aimait pas les effets, la danse qui danse trop.
A l'inverse, Angiolini appréciait quand ça gigote. Moi aussi j’aime bien la danse qui bouge.
Et bouger pour bouger. »
Le Gala de la Compagnie l’Éventail où l’Âme de la Danse
Plus que de pirouettes acrobatiques, plus que de sauts extravagants, l’art chorégraphique de la
Compagnie l’Eventail est fait surtout d'attitudes, de poses et de gestes infiniment gracieux
qui suggèrent, qui vont rêver, et... admirer.
On se complaît dans ce ravissement permanent à chaque instant du spectacle conçu
par Marie-Geneviève Massé, présenté mercredi soir au centre culturel.
Les pas se répètent, et les balancements, et les cadences, mais à chaque scène ils diffèrent par la place
qu’ils occupent dans le déroulement du ballet, un mouvement perpétuel d’élégance, de grâce et d’harmonie.
Chaque détail est soigné - on sait combien Marie-Geneviève Massé est exigeante - qu’il s’agisse des costumes,
du décors, et rien n’est laissé au hasard, tout étant parfatement réglé.
S’il faut avouer qu'à part le final italien, la trame des différents canevas qui racontent l’Europe est faite
de subtilités qui échappent quelque peu, il faut pardonner aux spectateurs leur grand plaisir de voir
plutôt que celui - moins drôle - de comprendre, l’âme étant plus essentielle, selon Valéry, que la forme...
Et puis, on a découvert un ensemble instrumental, « Les Folies Françoises », excellent dans ses qualités
de jeu et d’expression, dirigée de son instrument par le violoniste Patrick Cohen :
chacun des musiciens donne à l’ensemble une unité de ton, de sonorité, et de « couleur » très réussie.
Comme à chaque fois, au centre culturel, on a eu très chaud - la climatisation fonctionnant mal sans doute ? -
mais cela n’a pas gâté le plaisir renssenti par un public émerveillé, enthousiate, et entièrement sous le charme :
cela, c’était très rafraichissant !
« La Fête à l’envers », à l’Opéra de Nancy et de Lorraine
Musique de cour pour un roi de carnaval
Versailles s’était invité Place Stanislas, le temps d’une unique
représentation du Carnaval ou « La Fête à l’envers », une comédie-ballet
“orchestrée” par Hervé Niquet et la chorégraphe, Marie-Geneviève Massé, sur une
musique instrumentale de Joseph Bodin de Boismortier, compositeur né à Thionville en 1689.
Dans la fosse, les musiciens du Concert Spirituel et sur le plateau, les danseurs de
la compagnie de Marie-Geneviève Massé, L’Eventail.
Un décor de toiles peintes représentant un palais baroque, une pièce d’eau, des colonnades
et de somptueux costumes signés Alexandre A. Vassiliev.
Avec un argument tout simple pour faire vivre ce majestueux tableau : un divertissement offert
à Colin 1er, roi de Carvanal. Excellent comédien, le monarque d’un jour assiste à des
gavottes et des menuets galants.
Les pas sont parfaitement réglés.
Il est vrai que c’est une musique écrite pour être dansée. Molière pointe son nez, quand des
docteurs Diafoirus réveillent les agonissants. Leur carcasse tremble au son aigrelet des vielles
à roue et des musettes de cour.
Lorsque le greffier est appelé pour rédiger un texte de loi, c’est Beaumarchais qui avance
ses souliers à boucles. Un spectacle très coloré, scéniquement et musicalement. Il y a du
rythme, de la grâce, de l’élégance.
Hervé Niquet et Marie-Geneviève Massé ont réussi à marier les contraires et obtenu ce que
réclamait Colin 1er à son homme de loi pour la rédaction du code du bonheur : quelque chose
de pompeux et léger.
Baroque : pour le plaisir des oreilles et des yeux
Ce Carnaval ou la fête à l’envers était un peu la réplique
au Don Quichotte chez la Duchesse sur la musique du même Joseph Bodin de Boismortier qui
avait ravi l’an dernier les spectateurs de Metz et de l’Opéra-Comique. La scène de l’Arsenal
utilisée dans ses grandes largeurs, accueillait un vaste décor fixe de symétriques toiles
peintes faisant relief et donnant cette impression stéréoscopique dans la
représentation des colonnes classiques, chapiteaux et balustres sur fond de château et
de pièce d’eau.
L’ensemble baroque (à seize) du Concert Spirituel, flanqué sur le côté gauche,
jouait en cercle autour d’Hervé Niquet, commandant de son clavecin, son instrumentarium
pigmenté pour l'occasion de musettes de cour et de vielles à roue fondues au milieu des cordes
et des flûtes à bec. Voilà qui donnait un caractère champêtre et convivial à la musique
d’un Boismortier s’écartant des conventions académiques et mariant habilement la “Sinfonie
à la française” et la musique dansée de l'époque. Quant aux treize danseurs de la
compagnie “L’Eventail” fondée par Marie-Geneviève Massé, (une transfuge de
“Ris et Danceries” de Francine Lancelot accueillie il y a neuf ans en cette
même salle), ils allaient incarner tour à tour une trentaine de personnages au fil de ces quatre
“Ballets de village” encadrés par les dix-huit morceaux composant la “Sérénade”.
L’ouvrage, monté de toutes pièces et dont Nancy avait eu la primeur de la création la
semaine précédente, tient de la comédie-ballet, mais on est loin cependant de
ces spectacles de cour à la solennité hiératique et ampoulée cherchant leur
thématique dans la mythologie et glorifiant le monarque en place. Ici, c’est tout l’inverse. On
taquine - plutôt habilement - la muse légère qui fut jadis en vogue du côté de la Foire
Saint-Germain et qui débouchera à l’Opéra-Comique.
Dans cette “Fête à l’envers”, on soulignera le soin apporté à la confection
des costumes pastel ou passablement chamarrés selon le goût et le style de l’époque
louis-quinzième. Le texte, dit par plusieurs comédiens-danseurs n’est pas très audible (on
sait que l’Arsenal est peu fait pour le théâtre parlé) mais l’action est si mince que l’on a peu
de peine à suivre la gloire et les déboires de ce roi Colin 1er de Carnaval au milieu de sa
Colinette, du berger et de la bergère, du prince et de la princesse des vanités, du capitaine de
la jeunesse, des égyptiennes, des Lucie, des trois docteurs, du guerrier, des turlupins et
autre cheval-jupon. Un plaisir pour les oreilles et pour les yeux en clôture de saison de la
série “baroque” de l’Arsenal.
Versailles fait redécouvrir Boismortier, compositeur du XVIIIe siècle
« Le Carnaval ou la Fête à l’envers », rafraîchissant mariage de danse et de musique baroques
Le Carnaval ou la Fête à l’envers : titre
prophétique, si l’on en juge, ce 31 mai, à l’absence navrante de public et d’humeur festive
à l’Opéra royal, dont les splendeurs désertées semblent un mausolée. Comment est-il
possible que l’établissement public du château de Versailles produise comme en sous-main,
c’est-à-dire sans le faire vraiment savoir, des spectacles comme celui-ci, venus de Nancy, passé
à Metz et qui ira à Sablé-sur-Sarthe cet été ?
Quand on imagine le prix d’une telle soirée, on se dit qu’il est scandaleux d’en priver un
plus large public. Et ce d’autant que Le Carnaval ou la Fête à l’envers, spectacle
construit à partir de deux partitions de Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755), les Quatre
Ballets de Village op. 52 et la Première Sérénade op. 39., est l’une des choses les
plus rafraîchissantes que l’on ait vues et entendues récemment dans le domaine de la
musique baroque française. (...)
Boismortier n’est pas Rameau, cela va sans dire, mais sa musique très italianisante, a
quelque chose d’avenant, au premier abord superficiel, mais d’une densité discrètement
persuasive. Les disques d’Hervé Niquet (Naxos) consacrés au compositeur ont montré que cette
musique « tenait le coup » à la simple audition ; mais on la trouver encore
davatage en situation lorsqu’elle est associée à son expression chorégraphique : les
sarabandes, passacailles (sic) [il s'agit en réalité de chaconnes, note de
L’Eventail] et autres menuets prennent leur sens organique grâce aux entrelacs subtils du
dessin chorégraphique. (...)
Touchant et efficace
Pendant les cent cinq minutes de ce spectacle subtilement chorégraphié par Marie-Geneviève
Massé, la musique et la danse sont en constante interaction, l’une s’incarnant dans l’autre en un
flux aussi touchant qu’efficace.
Dans la fosse, les musiciens entourent Hervé Niquet, dirigeant du clavecin, comme s’il
étaient assis autour d’une table de banquet. Cette disposition, où plusieurs pupitres (violon
1, violon 2, flûtes 1 et flutes 2, etc.) se font face, donne au son un ensemble, une rondeur, une
homogénéité il est vrai favorisés par l’acoustique chaleureuse de ce théâtre aux
dimensions idoines. (...)
Le spectacle est très préparé, les danseurs admirables à quelques détails près (certaines
figures méritaient quelque ajustement. Une fois la comédie un peu resserrée, ce Carnaval ou
la Fête à l’envers sera un ravissement.
Ils s’étaient juré de travailler ensemble. Hervé Niquet, directeur
musical du Concert Spirituel, a proposé à Marie-Geneviève Massé, directrice de la
Compagnie de danse baroque L’Eventail, une chorégraphie sur les Apothéoses de
Corelli. « Comme je trouvais ce projet trop compliqué, il m’a convié à entendre les quatre
Ballets de village et la Sérénade de Boismortier qu'il était en train
d'enregistrer. Plus dansant, ça n’est pas possible », m’avait-il dit.
« Effectivement ! commente la chorégraphe. Comme d’habitude, j’ai écouté la musique des
centaines de fois pour qu’elle raconte ce qu’elle avait dans le ventre et me souffle une idée qui
permette de traiter l’époque baroque sans la trahir. »
Ainsi l’idée du Carnaval vient-elle à Marie-Geneviève Massé. Les Ballets de
Village serviront de support musical aux divertissements. La Sérénade n°1
s’intercalera entre eux pour mener l'histoire, celle de Colin, qui accepte de devenir roi de
Carnaval de février 1759. « Le thème du Carnaval a l'avantage d’être naturellement voué
à la danse, connu de tous, et de rassembler une multitude de personnages : outre le roi du
Carnaval, qui dirigeait les divertissements toute la semaine, et dont on brûlait l’effigie à la
fin, il y avait les princes de Haute Folie, de Bon Temps et de la Lune, les Seringueux,
caricatures des médecins, Coquillard, qui moquait l’administration, les travestis du
mariage à l’envers, etc. » De quoi vous sentir une gigue d’enfer vous piquer les jambes !
Enfin ouvert aux représentations publiques, le ravissant Opéra royal de Versailles accueille la compagnie
de danse baroque L’Eventail.
Que le spectacle commence au rythme des plaisirs et des jeux d’un « Carnaval au XVIIIe
siècle ».
Carnaval à Versailles
Qui donc, après ce délicieux ballet joliment titré « le
Carnaval ou la Fête à l’envers », oserait encore prétendre que la danse baroque
est pompeuse, voire ennuyeuse ?
Nous sommes au temps du Régent, loin des solennités du règne de Louis XIV.
Le compositeur chéri de la cour se nomme alors Joseph Bodin de Boismortier...
« Un homme très fréquentable puisqu’il a horreur de s'embêter » : c’est Hervé
Niquet qui parle, le chef du Concert Spirituel, orchestre baroque où les violons
voisinent avec les vielles et les musettes : « Voici deux ans, nous avons enregistré
les "Quatre Ballets de Village" de Boismortier.
Marie-Geneviève Massé, qui dirige la compagnie L'’Eventail, était présente.
Séduite, subjuguée et tellement excitée que nous avons dû la mettre à la porte
du studio : elle commençait à chorégraphier ! »
Les coups de foudre ont parfois des lendemains. La preuve, inspirés par ces musiques,
Marie-Geneviève Massé et Hervé Niquet ont créé cette « Fête à l’envers »,
ballet-spectacle, théâtre-ballet, comédie musicale à l’ancienne, indéfinissable miracle d’invention
et de liberté (...)
Le « vocabulaire codé » de la danse baroque est ici transcendé par
l’imagination et la jubilation des interprètes.
La musique grimpe à l’assaut de la scène. Les danseurs, à l’occasion, se font comédiens, les
costumes se déploient entre l’historique et le fantaisiste. On retrouve la même veine
vigoureuse de la commedia dell’arte telle que l’applaudissait le peuple de Paris sur les
tréteaux des foires, mais aussi la nostalgie suave des distinguées fêtes galantes peintes
par Watteau ou Lancret. Un spectacle qui, à tire d’aile, vous fait remonter le temps, vous ramène
en un siècle où Louis XV était « le bien-aimé », où la musique ignorait les
« sonos » et la danse les « projos ». On rêve. Si fort qu'on
est bien étonné, en quittant le Théâtre royal, de ne point retrouver à la Grande Grille
son carosse et ses chevaux... ni même une citrouille !
Pour la première saison des Nouveaux Plaisirs de Versailles,
le département de la musique et des spectacles du Château de Versailles a ouvert le somptueux
théâtre bleu et or de Gabriel pour accueillir Les Caprices de la Danse, de Marie-Geneviève Massé.
Sous-titré Ballet à la cour de Louis XV, ce spectacle n’est pas une laborieuse reconstitution historique,
mais une création originale et pleine d’invention, dans le goût baroque.
La chorégraphe a eu l’excellente idée de redonner la vie à six Symphonies chorégraphiques
de Jean-Ferry Rebel (1666-1747), directeur du Concert Spirituel sous Louis XV et compositeur égal aux plus grands,
comme le prouve son stupéfiant Cahos qui ouvre les Eléments.
Une musique d’une richesse extraordinaire, magnifiquement jouée sur instruments anciens par l’Orchestre du
concert spirituel que dirige Hervé Niquet.
Toute la soirée, le plaisir du spectateur se partage entre la scène et la fosse, entre la
danse et la musique. Toutes deux rivalisent de séduction et de subtilité.
La couleur des trompettes et des timbales dans La Terpsichore, des cors de chasse ou des
flûtes à bec confèrent une somptueuse chaleur à ces premières Symphonies chorégraphiques
de l’histoire, que l’on découvre avec ravissement dans cette interprétation versaillaise. (...)
Temps fort des Nouveaux Plaisirs de Versailles - qui offrent dans
tout le domaine de Versailles des concerts de musique baroques, romantiques et contemporaines -
ces Caprices de la danse sont une reconstitution d’un ballet au temps de Louis XV.
On était alors fou de danse et l’Europe avait alors les yeux fixés sur la cour de Versailles.
Le spectacle qui a pour cadre le précieux écrin de l’Opéra royal, est une féérie. La
Compagnie L’Eventail de Marie-Geneviève Massé, se déploie dans des jeux de masque et de
lumières où le raffinement des costumes, l’élégance et la subtilité des gestes sont
d’un art consommé, révélateur d’une culture à l'apogée de son art. Le faste n’empêche ni
l’esprit, ni la légèreté : la danse était alors un acte social autant que de
divertissement.
Hervé Niquet (victoire de la musique) interprète avec son ensemble baroque,
Le Concert Spirituel, les musiques très originales de Jean-Fery Rebel.
Un spectacle délicieusement évocateur des divertissements
raffinés qu’affectionnait le « Grand Siècle », digne du cadre royal qui l’a
accueilli pour quatre représentations, théâtre écrin, chef-d’œuvre du premier architecte de
Louis XV, Ange-Jacques Gabriel et du machiniste Blaise-Henri Arnoult, inauguré lors du mariage
du Dauphin et de Marie-Antoinette, en mai 1770, sa vocation était d’accueillir toutes les formes
de « l’art de la scène », vocation avec laquelle il renoue aujourd’hui grâce aux
Nouveaux Plaisirs de Versailles. (...)
Interprétée sur des instruments anciens par l’Orchestre du Concert Spirituel la
magnifique musique de Jean-Fery Rebel est en soi un régal en parfaite harmonie avec la danse.
Harmonie est le maître mot de ce spectacle rare.